« On m’a dit que la Route des Crêtes se faisait à pied. Personne ne m’a dit combien de temps ça prend. Une journée, ça passe ? » La question revient chaque printemps, et elle a une réponse chiffrée.
À pied, la Route des Crêtes se confond avec le GR5, balisé rectangle rouge, qui suit la ligne de partage entre l’Alsace et la Lorraine. Du col de la Schlucht au Grand Ballon, comptez 26,7 kilomètres, 987 mètres de montée et 779 de descente. Un marcheur entraîné met huit heures, pauses non comprises. Ça passe en une journée d’été, et c’est une très longue journée. L’obstacle se trouve ailleurs que dans la marche : à l’arrivée, vous êtes à quarante kilomètres de votre voiture, sur une route de montagne que personne ne remonte en stop.
26,7 kilomètres, 987 mètres de montée, huit heures de marche
Le tracé part du parking du col de la Schlucht, 1 139 mètres, et se termine au col du Grand Ballon, 1 343 mètres. Entre les deux, le GR5 ne redescend jamais sous les 950 mètres. Il reste sur la crête, à découvert, exposé au vent comme au soleil.
Le dénivelé se lit mal sur un profil, parce qu’il se fait par bosses successives : six sommets à franchir ou à contourner, dont aucun ne demande plus de deux cents mètres de montée d’un seul tenant. Ce sont ces répétitions qui usent, pas une pente.
Les huit heures annoncées sont des heures de marche. Ajoutez le repas dans une ferme-auberge, les arrêts sur les chaumes et le temps de trouver l’arrêt de bus à l’arrivée : une sortie réaliste occupe la journée de huit heures à dix-neuf heures. En juin, le jour se lève assez tôt pour que ce soit confortable. En septembre, la marge est mince.
Réserver la navette du retour la veille avant 16 heures
Cette étape se fait avant toutes les autres, et c’est celle que les marcheurs découvrent trop tard. La navette des Crêtes, ligne 68R095, relie le Grand Ballon au Lac Blanc en desservant le Markstein, le Hohneck et le col de la Schlucht. Elle vous ramène donc à votre point de départ, pour 4 euros le billet, 2 euros au tarif réduit et rien du tout en dessous de quatre ans.
Sauf que cette ligne fonctionne en transport à la demande. La réservation est obligatoire avant 16 heures la veille, par téléphone auprès du transporteur, et sans elle vous n’avez aucune garantie de monter à bord. Un dernier passage manqué ne laisse que deux issues au col : l’hôtel, ou la descente à pied dans la vallée.
Second piège, celui du calendrier. La navette roule du 30 mai au 27 septembre 2026, mais seulement les week-ends en juin et en septembre, puis tous les jours en juillet et en août. Une traversée un mardi de juin se termine sans retour. Le détail des neuf lignes et des horaires est publié par le réseau Fluo Grand Est, qui exploite le service. Le même réseau accepte les vélos non électriques quand il reste de la place, et les chiens muselés.
C’est aussi ce qui rend la journée faisable pour qui veut randonner dans les Vosges sans voiture : on arrive en train à Munster ou à Gérardmer, on monte à la Schlucht en bus, on marche, on redescend en bus.
Du col de la Schlucht au Hohneck par la Martinswand
Le départ se prend au parking du col, côté sud, sur le rectangle rouge. Le sentier monte doucement jusqu’aux rochers de la Martinswand, la falaise historique du massif, encore équipée pour l’escalade. Le GR5 passe au-dessus, sur la crête, sans exposition.
Ne partez pas par erreur sur le sentier des Roches, qui quitte le même col mais file en corniche vers le Frankenthal. Plus spectaculaire, plus long, et fermé du 1er novembre au 30 avril.
Après la Martinswand, le tracé traverse la chaume des Trois-Fours, atteint le col de Falimont et monte au Hohneck, 1 363 mètres, sixième kilomètre. Il y a un restaurant au sommet et une table d’orientation. Par temps clair, la vue porte sur la plaine d’Alsace, la Forêt-Noire et les Alpes bernoises. C’est le seul endroit de la traversée où l’on croise autant de monde qu’à Colmar en août : le sommet est accessible en voiture.
Du Hohneck au Markstein : quatre sommets sur les chaumes
La partie longue commence ici. Treize kilomètres, et la seule où l’on peut se croire arrivé alors qu’on est à la moitié. Le GR5 enchaîne le Kastelberg à 1 350 mètres, le Rainkopf, le Rothenbachkopf et le Batteriekopf, redescend au col du Herrenberg, puis rejoint la ferme-auberge du Hahnenbrunnen à 1 180 mètres.
Le terrain change. On quitte le rocher pour les hautes chaumes, ces pelouses d’altitude pâturées depuis le Moyen Âge et entretenues par les troupeaux qui montent en mai. Rien ne fait d’ombre. Par grand soleil, c’est cette section qui casse les jambes, pas la montée du Hohneck.
Le Markstein, ancienne station de ski à 1 200 mètres, marque le dix-neuvième kilomètre. C’est le dernier endroit où l’on peut décider d’arrêter là sans improviser : la navette y passe, et il y a des lits.
Du Markstein au Grand Ballon
Huit kilomètres, et le meilleur morceau. Le GR5 quitte la station, passe sous le Judenhut à 1 250 mètres, longe la ferme-auberge du Haag à 1 233 mètres, puis attaque la dernière montée par le col du Haag.
Le Grand Ballon se repère de très loin : c’est la boule blanche du radar météorologique, posée sur le point culminant des Vosges. Le monument des Diables Bleus est en contrebas, versant sud. À partir du Haag, vous voyez votre arrivée pendant une heure et demie sans jamais l’atteindre, ce qui est le supplice ordinaire des fins de crête.
Où boire : les fermes-auberges sont les seuls points d’eau
Il n’existe aucune source aménagée sur la crête. Pas une fontaine, pas un robinet public entre la Schlucht et le Grand Ballon. Ce que vous ne portez pas, vous l’achetez dans une ferme-auberge, ou vous ne le buvez pas.
Comptez trois litres par personne en juillet. Dix kilomètres séparent parfois deux ravitaillements, sans un arbre pour couper le soleil, et une gourde d’un litre se vide en une heure de chaume.
| Halte | Altitude | Quand elle est ouverte |
|---|---|---|
| Restaurant du Hohneck | 1 363 m | toute l’année |
| Ferme-auberge du Hahnenbrunnen | 1 180 m | mi-mai à mi-octobre, fermé le lundi |
| Ferme-auberge du Markstein | 1 200 m | toute l’année |
| Ferme-auberge du Haag | 1 233 m | toute l’année |
Le lundi est le jour qui piège, parce que c’est aussi celui où les crêtes sont les plus calmes. Le Ferschmuss, entre le Hohneck et le Hahnenbrunnen, ne tient que la saison d’été. Et une ferme-auberge garde son repas marcaire à ceux qui ont appelé la veille : on y boit sans prévenir, on n’y déjeune pas.
Couper la traversée en deux jours
Le découpage naturel ne tombe pas au milieu. Il tombe au Markstein, au dix-neuvième kilomètre, parce que c’est là qu’il y a des couchages. Le refuge du Markstein, gîte d’étape à 1 162 mètres, ouvre ses dortoirs les week-ends et pendant les vacances scolaires ; il ne sert pas de repas, mais la ferme-auberge voisine fonctionne toute l’année.
Ça donne une première journée de dix-neuf kilomètres et une seconde de huit. Déséquilibré, oui. En échange, la seconde journée traverse la plus belle portion et se termine en début d’après-midi, ce qui laisse de la marge sur l’horaire de la navette. Dormir plus tôt, au Hahnenbrunnen, suppose d’avoir réservé : les refuges et gîtes de la crête ne prennent personne à l’improviste en juillet.
Cette traversée n’est d’ailleurs qu’un tronçon de la traversée des Vosges par le GR53 et le GR5, qui court de Wissembourg au Ballon d’Alsace. Ceux qui la font en entier passent ici à leur douzième jour.
Ce que la réserve du Frankenthal-Missheimle interdit
Entre la Schlucht et le Hohneck, le GR5 traverse une réserve naturelle nationale : 746 hectares classés le 19 octobre 1995 sur la commune de Stosswihr. Deux interdictions et une tolérance y sont opposables, et elles ne relèvent pas de la politesse.
Hors des itinéraires balisés, la circulation des personnes est interdite. Le bivouac, la tente et la nuit en véhicule le sont aussi, toute l’année et sans dérogation saisonnière. Quant au chien, il est toléré à la seule condition d’être tenu en laisse en permanence, et il reste interdit sur le sentier des Roches.
C’est ce qui surprend les marcheurs venus avec un chien. Sur cette portion, le GR5 est la seule ligne où l’animal a le droit d’être, et le détail de la réglementation du Frankenthal mérite une lecture avant de charger le sac. Le gestionnaire publie la liste des sentiers fermés du 1er novembre au 30 avril, qui change d’une saison à l’autre.
Le col n’est pas le sommet : vérifier qu’on est arrivé
Les topos annoncent une arrivée à 1 341 ou 1 343 mètres, et le Grand Ballon culmine à 1 424. L’écart n’est pas une coquille. Le GR5 et l’arrêt de la navette sont au col du Grand Ballon, sur la route ; le sommet demande vingt minutes de montée supplémentaires par un sentier qui part derrière l’hôtel.
Trois signes disent que vous y êtes : le radar en boule au-dessus de vous, le panneau d’arrêt de la navette des Crêtes sur le bas-côté, et un compteur qui affiche entre 26 et 27 kilomètres. Si le compteur en indique 19 et que vous voyez des remontées mécaniques, vous êtes au Markstein, et il vous reste la meilleure partie.