Dire que l’Alsace « a longtemps été allemande » est une erreur d’arithmétique. Elle l’a été quarante-sept ans, de 1871 à 1918, puis quatre ans, de 1940 à 1944 : cinquante et un ans au total, sur les trois cent soixante-dix-huit qui nous séparent de 1648. Le reste du temps, elle était française. Et avant 1648, ni l’un ni l’autre, puisqu’elle relevait du Saint-Empire romain germanique, qui n’était pas l’Allemagne : l’Allemagne comme État naît en 1871, précisément.
Chaque bascule a son acte, et il se date au jour près : les traités de Westphalie le 24 octobre 1648, la capitulation de Strasbourg le 30 septembre 1681, le traité de Francfort le 10 mai 1871, l’entrée des troupes françaises à Strasbourg le 22 novembre 1918, un décret de Hitler le 18 octobre 1940, la libération de Strasbourg le 23 novembre 1944. Une seule de ces six bascules ne repose sur aucun traité, et c’est celle de 1940.
Les six dates, et l’acte qui fonde chacune
| Date | L’acte | Ce qui bascule |
|---|---|---|
| 24/10/1648 | traités de Westphalie | droits des Habsbourg et préfecture de la Décapole à la France |
| 30/09/1681 | capitulation de Strasbourg | la ville libre d’Empire passe à Louis XIV |
| 10/05/1871 | traité de Francfort | l’Alsace devient allemande |
| 22/11/1918 | entrée des troupes françaises à Strasbourg | retour à la France dans les faits, en droit le 10/01/1920 |
| 18/10/1940 | décret de Hitler, jamais publié | annexion de fait au Reich, sans aucun traité |
| 23/11/1944 | libération de Strasbourg | retour à la France, achevé le 09/02/1945 |
Aucune n’a été instantanée, et c’est de là que viennent la plupart des désaccords de dates. Le traité de Francfort est signé le 10 mai 1871, mais les habitants qui voulaient rester français ont eu jusqu’au 1er octobre 1872 pour le déclarer et partir. Le traité de Versailles rend l’Alsace à la France en 1919, avec effet rétroactif à 1918, et n’entre en vigueur qu’en 1920. Entre l’acte et le fait, il y a chaque fois un délai de plusieurs mois.
1648 et 1681 : la France arrive en deux temps, pas en un
Les traités de Westphalie, signés à Münster le 24 octobre 1648, donnent à la France le landgraviat de Haute-Alsace, le bailliage de Haguenau et la préfecture de la Décapole, l’alliance des dix villes libres alsaciennes. Ils ne lui donnent ni Strasbourg, ni Mulhouse. Le texte est assez flou pour que Paris et Vienne le lisent chacun à sa façon pendant trente ans, la France y voyant une souveraineté pleine, l’Empire une simple collection de droits.
Louis XIV tranche par la force. Le 30 septembre 1681, Strasbourg, ville libre d’Empire, capitule devant une armée qui l’a encerclée sans tirer un coup de feu ; le roi y entre le 24 octobre. Le traité de Ryswick du 20 septembre 1697 fait reconnaître la prise par l’Empire. Mulhouse, elle, était une république alliée aux cantons suisses : elle ne rejoint la France qu’en 1798, par un vote de ses bourgeois, cent cinquante ans après Westphalie.
1871 : le traité de Francfort, quand l’Alsace devient allemande
La guerre franco-prussienne se solde par les préliminaires de Versailles du 26 février 1871, puis par le traité de Francfort du 10 mai. L’Allemagne obtient le Bas-Rhin, le Haut-Rhin moins l’arrondissement de Belfort, la Moselle, une partie de la Meurthe et quelques communes des Vosges. Ce territoire composite prend le nom d’Elsaß-Lothringen. C’est un Reichsland, une terre d’Empire administrée depuis Berlin, sans le statut d’État fédéré dont jouissaient la Bavière ou la Saxe ; il faut attendre 1911 pour qu’il obtienne une constitution et une assemblée à lui.
Belfort échappe à l’annexion pour avoir tenu cent trois jours de siège. L’arrondissement n’est jamais rendu au Haut-Rhin : il devient le Territoire de Belfort, aujourd’hui encore le plus petit département de France métropolitaine, découpé par cette guerre-là.
Le traité laissait aux habitants la possibilité d’opter pour la nationalité française, à condition de quitter la région avant le 1er octobre 1872. Les listes dressées par l’administration allemande comptent un peu moins de 161 000 déclarations ; les archives françaises conservent bien plus de dossiers que de départs constatés, et une partie des optants est revenue quelques années plus tard. Les chiffres qui circulent, de 50 000 à 160 000, ne mesurent donc pas la même chose : une déclaration signée n’est pas un déménagement.
1918 : l’armée entre en novembre, le droit suit en 1920
L’armistice du 11 novembre 1918 ne rend pas l’Alsace à la France, il organise l’évacuation des troupes allemandes. Dans l’intervalle, Strasbourg vit onze jours de conseils d’ouvriers et de soldats, avec drapeau rouge sur la cathédrale. Les troupes françaises entrent dans la ville le 22 novembre 1918, et c’est cette date que la ville commémore.
Le droit met quatorze mois de plus. Le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, dispose à son article 51 que les territoires cédés « sont réintégrés dans la souveraineté française à dater de l’armistice du 11 novembre 1918 ». Il n’entre en vigueur que le 10 janvier 1920. D’où trois réponses également exactes à la question « quand », selon qu’on parle des troupes sur le terrain, de la mise en vigueur du texte, ou de la date que ce texte se donne à lui-même.
1940 : la seule annexion qui ne repose sur aucun traité
Les récits pressés confondent 1871 et 1940. La convention d’armistice du 22 juin 1940 ne cède rien : elle prévoit une occupation. L’annexion arrive quatre mois plus tard, par un décret de Hitler du 18 octobre 1940 dont la publication est interdite. L’Alsace est rattachée au Gau de Bade sous l’autorité du Gauleiter Robert Wagner, la Moselle au Gau Westmark de Josef Bürckel. Vichy proteste par écrit auprès de la commission d’armistice de Wiesbaden en août et en septembre 1940. Aucune réponse ne vient.
130 000Alsaciens et Mosellans incorporés de force dans l'armée allemande
40 000d'entre eux ne sont jamais rentrés
Aucun traiténe fonde l'annexion de 1940, contrairement à celle de 1871
Faute de traité, l’annexion reste de fait, jamais de droit. La conséquence tombe sur les familles. Le service militaire allemand est imposé aux Alsaciens et aux Mosellans par un décret du 25 août 1942, alors qu’aucun texte international n’en avait fait des Allemands : environ 130 000 hommes sont incorporés de force, ce sont les malgré-nous, et près de 40 000 ne sont pas rentrés. C’est aussi de cette période que date le camp de concentration de Natzweiler, ouvert au lieu-dit du Struthof le 1er mai 1941, seul camp de ce type installé sur le territoire de la France d’aujourd’hui.
1944 et 1945 : une libération en deux hivers
L’Alsace n’est pas libérée d’un coup, et c’est pourquoi on lit tantôt 1944, tantôt 1945. Mulhouse est prise le 21 novembre 1944, Strasbourg le 23 novembre par la 2e division blindée de Leclerc, qui accomplit là le serment de Koufra. Puis le front se fige. Les Allemands tiennent tout l’hiver une poche autour de Colmar, et l’offensive Nordwind de janvier 1945 menace même de reprendre Strasbourg. Colmar est libérée le 2 février 1945, la poche réduite le 9. Entre les deux villes il y a soixante-dix kilomètres, et il aura fallu deux mois et demi pour les parcourir.
Alsace-Lorraine ou Alsace-Moselle : les deux mots ne désignent pas la même chose
« Alsace-Lorraine » traduit Elsaß-Lothringen. C’est le nom du territoire annexé entre 1871 et 1918, et il n’a plus aucune existence administrative depuis 1919. « Alsace-Moselle » désigne les trois départements où s’applique aujourd’hui le droit local : Bas-Rhin, Haut-Rhin, Moselle. La Meurthe-et-Moselle, la Meuse et les Vosges sont en Lorraine, n’ont pas été annexées en 1871 dans leur ensemble, et n’ont donc ni le droit local ni cette mémoire. Un Mosellan de Metz partage avec un Strasbourgeois une histoire qu’un Nancéien, à cinquante kilomètres, n’a pas vécue.
Ce que chaque période a laissé debout
L’Empire allemand a bâti une ville entière. La Neustadt de Strasbourg, tracée à partir des années 1880 au nord de la Grande-Île, a triplé la surface de la cité : avenues rectilignes, palais du Rhin, université, bibliothèque, et une gare inaugurée en 1883. L’UNESCO l’a ajoutée en juillet 2017 au bien inscrit depuis 1988, sous le nom de « Strasbourg, de la Grande-Île à la Neustadt », qui couvre désormais 182 hectares. De la cathédrale à la place de la République, il y a un quart d’heure de marche et quatre siècles d’écart architectural.
Il a aussi bâti des forts, et ils se visitent. La Feste Kaiser Wilhelm II, à cheval sur Mutzig et Dinsheim-sur-Bruche, construite à partir de 1893 et agrandie jusqu’en 1916, était en 1914 le plus vaste ouvrage fortifié de l’Empire : 254 hectares, vingt-deux tourelles d’artillerie, le premier fort allemand en béton, électrifié et ventilé. Autour de Strasbourg, la ceinture de forts allemands a été rebaptisée après 1918, si bien que le fort Rapp de Reichstett s’appelait fort Moltke.
La France de l’entre-deux-guerres a répondu par la ligne Maginot, dont le fort de Schoenenbourg à Hunspach reste le plus grand ouvrage visitable d’Alsace. Les années 1940-1945 ont laissé le Struthof au-dessus de Natzwiller et, à quelques kilomètres de là, le Mémorial de l’Alsace-Moselle de Schirmeck, ouvert en 2005, qui raconte les deux annexions dans le même parcours.
Le vestige qui dit le plus tient sur un socle, à ciel ouvert, et se regarde gratuitement. Le monument aux morts de Strasbourg, place de la République, inauguré le 18 octobre 1936, montre une mère tenant sur ses genoux ses deux fils mourants ; l’un regarde vers la France, l’autre vers l’Allemagne, et ils se donnent la main. Aucun des deux ne porte d’uniforme. L’inscription dit « À nos morts », sans préciser pour quel pays. Six changements de souveraineté tiennent dans cette phrase de trois mots.
Le droit local, la trace qu’on ne voit pas
Treize jours fériés au lieu de onze : le Vendredi saint et le 26 décembre s’ajoutent ici au calendrier national. La raison tient à une date. La loi de séparation des Églises et de l’État a été votée en 1905, quand l’Alsace était allemande, et elle ne s’y est jamais appliquée. Le Concordat de 1801 y est resté en vigueur, l’État y rémunère les ministres des quatre cultes reconnus, et l’école publique y donne un cours de religion dont on peut demander la dispense.
La loi du 1er juin 1924 a maintenu ce droit local au retour à la France, à titre provisoire, et le provisoire dure depuis un siècle : le Conseil constitutionnel l’a reconnu le 5 août 2011 comme un principe fondamental reconnu par les lois de la République. Le régime local d’assurance maladie, hérité des lois sociales de Bismarck des années 1880, complète encore les remboursements de la Sécurité sociale pour environ 2,1 millions de personnes. Pour qui visite, la conséquence est un calendrier : le Vendredi saint, une partie des commerces et des administrations ferment ici et nulle part ailleurs en France.